A la rencontre de Hayat, fondatrice de Busyness’Mam

Aujourd’hui nous allons à la rencontre de Hayat, 41 ans, maman de Lila et Noam, 9 et 4 ans, fondatrice de l’association Busyness’Mam, association à Montpellier œuvrant à l’autonomisation économique et sociale des femmes, notamment les mères, par le travail et l’entrepreneuriat.

A quel moment est née l’envie de créer l’association ? 

Ce désir est né de ma première maternité. Elle m’a profondément changée, elle a changé mon positionnement et mon rapport au monde et donc également mon rapport au travail. Je suis retournée au travail après neuf mois passés avec mon bébé car j’étais en attente d’un nouveau contrat en CDD. A l’époque, cette situation était particulière car d’un côté je vivais mal cette attente, mon désir de me réaliser au travail était très fort et je cherchais à sortir de cette précarité de CDD successifs dans mon entreprise. D’un autre côté, j’avais aussi envie de rester avec mon bébé qui avait besoin de moi et j’étais heureuse d’avoir ce temps à passer avec ma fille. Ce paradoxe a été le début de ma réflexion sur l’équilibre vie familiale et vie professionnelle. J’ai connecté à ce moment là à un sentiment d’absurdité à mon retour au travail. Je confiais mon enfant à garder, je le voyais une heure par jour et je devais retourner travailler et me battre pour ne pas être enfermée dans une situation de précarité. A ce moment-là l’entrepreneuriat m’est apparu pour la première fois comme une solution. Mais ça ne me paraissait pas comme une solution adaptée à moi à ce moment là. Trop lointain et incertain à un moment où j’avais besoin de sécurité. A l’époque c’était également moins discuté qu’aujourd’hui, je n’avais pas d’exemple de femmes entrepreneures autour de moi. J’étais peut-être pas forcément ouverte à cela, comme beaucoup, j’étais formatée au salariat. Pour moi le salariat était la condition de la sécurité matérielle et la façon de maintenir un foyer pour mes enfants. En tout cas, à cette période j’ai pris conscience de mon besoin de double accomplissement et de ma frustration de me sentir freinée.

« Freinée », c’est-à-dire qu’une fois mère, tu as senti qu’il fallait changer tes aspirations professionnelles ?

A ce moment là, après la naissance, tout le monde y va de son conseil. Mais aucune des perspectives que j’avais ne me convenait. Je ne voulais pas être mère au foyer et perdre mon autonomie financière, mettre de côté mon besoin de travailler et de me réaliser, je n’avais pas envie de freiner mon évolution professionnelle. Je n’avais pas envie de me couper de mon rôle de mère, de ne pas être présente pour ma famille, de ne pas offrir à mon bébé ce dont il avait besoin. Bref, je me sentais coincée avec une solution imparfaite quoi que je fasse. A mon retour au travail, on m’a reproposé un CDD et au sentiment d’absurdité s’est ajouté un sentiment d’injustice car tous mes collègues étaient entre temps passés en CDI et j’avais le sentiment de reprendre à zéro, d’être pénalisée parce que j’avais eu un enfant et que je m’étais éloignée de la vie professionnelle. D’autant plus que je voyais que pour le père ça n’était pas le cas, sa progression professionnelle s’était poursuivie alors que moi j’étais freinée.

J’ai donc compris qu’il me faudrait trouver des solutions par moi-même, nommer les choses et dire cette injustice dans le but de pérenniser ma situation et mon poste et de me mettre en sécurité matériellement. Ça devient la priorité. D’autant plus quand on y ajoute des accidents de parcours, que beaucoup de personnes connaissent comme le divorce. En étant maman solo, la sécurité matérielle est encore plus importante et nécessaire. Il m’a fallu neuf ans de cheminement, d’expériences positives et négatives dans le salariat, de mini-deuils successifs sur le monde de l’entreprise et de voir mes ambitions professionnelles et mes valeurs freinées, pour m’autoriser à faire autrement. J’avais envie de me nourrir de nouvelles compétences (coaching en développement professionnel et personnel) et d’entreprendre.

Comment faire pour que ce ne soit pas seulement un cheminement personnel et individuel ?

Sauf si l’entreprise est responsable, consciente de ces enjeux et prête à gommer ces disparités, la situation reste de fait à la charge de la mère. Les préjugés sont forts, mère équivaut dans beaucoup d’entreprises à moins de disponibilité, moins de temps, moins de responsabilités, moins d’implication. Quand on souhaite évoluer et prendre des responsabilités, le schéma auquel on nous incite plus ou moins explicitement quand on est mère, c’est d’attendre. Attendre que les enfants soient plus grands, plus autonomes, pour ensuite pouvoir penser à notre épanouissement professionnel. C’est tristement banal car ce que je vivais, je le voyais largement autour de moi : les mamans que je côtoyais dans la vie de la crèche, de l’école, du quartier, les collègues, les femmes autour de moi, seules ou en couple, vivaient la même situation au travail. Et plus de femmes que d’hommes demeurent concernées par ces problématiques en devenant parents. Cela reste quand même plutôt à la charge de la maman, même si je vois plus de papas présents, avec le changement des mentalités, le nombre croissant de papas désireux de vivre pleinement leur parentalité, les situations de garde alternée plus nombreuses, etc.

L’association Busyness’Mam, c’est permettre d’abord ouvrir les yeux et ne plus avancer seules?

Oui, avec l’association, c’est ce que je veux apporter : faciliter les choses pour les mamans qui ont envie d’inventer de nouvelles façons de concilier leur réalisation professionnelle et leur vie familiale. J’ai envie de présenter l’entrepreneuriat comme une solution envisageable. C’est le chemin que je prends aujourd’hui et j’aurais aimé il y a neuf ans rencontrer ces ressources : des réseaux d’empowerment de femmes, des exemples de femmes qui travaillent autrement sans renoncer à leur désir de mère, etc. Je veux seulement que les femmes aient les mêmes chances de s’épanouir professionnellement. Les hommes ont toujours eu le choix, par le salariat ou l’entrepreneuriat. Ils sont libres. Il faut la même chance pour les femmes, tout simplement.

On se rend compte que le premier obstacle reste nous-mêmes. Nous intégrons ces limites, conscientes de ces obstacles et nous nous freinons. Nous faisons des choix qui nous limitent comme si c’était normal. « Normal » de ne pas rêver à un travail vraiment épanouissant, « normal » de ne pas s’éclater au travail, « normal » de reporter ses envies de formation ou de reconversion à plus tard, « normal » d’être précaire ou moins bien payée, « normal » d’avoir la charge de la famille au quotidien. Tout cela devient encore plus normal dans les préjugés lorsqu’on devient mère.

Qu’y faites-vous concrètement ?

Concrètement avec l’association, on souhaite construire avec les mamans une plateforme de ressources pour penser cet équilibre pro et perso. Le coaching en est le premier outil. Car notre premier frein reste nous-mêmes. Ensuite il s’agit d’apporter le réseau et l’entraide. Il faut créer les occasions de voir d’autres exemples de femmes et d’expérimenter autre chose. L’association a pour vocation de mettre en contact et de promouvoir l’entraide. Il existe déjà des réseaux de femmes chefs d’entreprises et c’est très bien. Mais c’est possible de les rendre encore moins intimidants, plus faciles d’accès .. J’aimerais déconstruire les préjugés chez les femmes elles-mêmes. Il y a encore une connotation négative à parler de femme ambitieuse, qui souhaite réussir professionnellement, salariée ou en créant sa propre entreprise. On croit encore dans l’inconscient collectif qu’une telle femme aurait fait le sacrifice de sa maternité, ou qu’elle aurait été moins disponible pour sa famille, etc. Dans l’association, nos rencontres mensuelles, ouvertes à toutes et à tous, visent à discuter librement de ces sujets, élargir son réseau et donner des exemples variés de ce qu’est entreprendre : de la micro entreprise à la grande. Il faut montrer des expériences différentes.

Comment faire évoluer le monde de l’entreprise ? As-tu vu, expérimenté ou espéré des mesures qui te paraissent utiles et constructives ?

Pour changer le monde de l’entreprise, je ne crois pas au fait d’inventer de nouveaux dispositifs. Je n’aime pas non plus l’idée de cibler les femmes ou les mères uniquement. Ce n’est pas une maladie ou un handicap. Déjà, on peut revenir à la base pour gommer les inégalités et qu’on puisse appliquer la loi. Etre à l’écoute de tous les salariés, femmes comme hommes, offrir un salaire égal à travail égal, donner les mêmes chances d’autonomie financière et de mobilité, appliquer les mêmes droits à la sécurité matérielle et à la stabilité. C’est plutôt une question de mentalité pour y arriver.

Une des premières inégalités que je vois concerne le temps. Un immense déséquilibre entre les femmes et les hommes quand on parle de conciliation vie perso/vie privée.. Même si les choses évoluent, la gestion de la vie familiale et des enfants demeure plutôt à la charge des femmes. Avoir le temps de penser à soi, à son bien-être, à sa réalisation personnelle, est un luxe, une ressource précieuse.

Là aussi, il s’agit de revenir à la base, très simplement : créer les conditions d’une véritable coparentalité ! Que les hommes et les pères reprennent leurs places me semble indispensable, que le couple parental soit séparé ou non. Et oui peut-être que l’entreprise peut accompagner ce mouvement. En commençant par traiter tout le monde de façon égale, sans les stigmatiser dès l’embauche, femmes comme hommes. Nous sommes tous victimes de cette stigmatisation. Les femmes sont stigmatisées dès l’embauche, traitée en future mère, mère d’enfants en bas âge, etc. Et les hommes également, stigmatisés comme d’office plus disponibles, a-priori moins intéressés par leur rôle de pères de famille, etc.. On souffre tous de ces préjugés. C’est insupportable. C’est fini en plus. Les choses changent. Il faut accompagner ce changement. On le sait aujourd’hui qu’on ne peut plus cloisonner. On touche forcément à la vie privée donc autant que cela soit encadré et au profit du bien-être des salariés.

Notre rapport au travail évolue, la cellule familiale également, les schémas de vie changent. L’entreprise doit s’adapter et prendre en compte ces évolutions. Elle peut être un espace où on parle de ces questions et où on co-construit les réponses. Les actions correctives doivent être collectives. Il s’agit pas de mesures à prendre juste pour les femmes, ou juste pour les parents. C’est global, c’est un changement de mentalités et qui est l’affaire de tous. C’est une question d’éducation et d’exemples, nos enfants nous voient vivre, travailler, etc. Et ce sont les parents et les salariés de demain

Merci Hayat ! Pour en savoir plus sur Busyness’mam : https://www.facebook.com/Biznesmam/

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