Devenir mère, parfois, c’est réussir à couper les moustaches d’un lion

La maternité n’est pas toujours un long fleuve tranquille.

Dans mon parcours d’accompagnante à la naissance, j’ai pu recueillir nombre de témoignages sur ces premiers pas de mères, parfois hésitants, parfois douloureux, parfois épreuve du feu. La naissance de son enfant signifie partir à sa rencontre, en décryptant les besoins et les expressions de ce petit inconnu.

Aujourd’hui, je voudrais vous partager une fable. Une fable d’Ethiopie, qui nous donne à penser, sur un plan symbolique, à ce voyage de la mère vers son enfant.

Une vieille fable éthiopienne raconte :

Une femme épouse un veuf, dont le fils encore petit est profondément meurtri par la mort de sa mère. La femme, émue de la peine de l’enfant,  se promet à elle-même au jour de son mariage : « Je serais une bonne mère pour lui, de cette façon sa douleur prendra fin ! »

Et de ce jour, elle décide de mettre toute son énergie pour conquérir l’amour de l’enfant. Quand il rentre à la cabane pour les repas, elle lui prépare les meilleurs plats qu’elle sache cuisiner, mais l’enfant les repousse dans un geste irrité : « ce que me cuisinait ma maman était vraiment meilleur, je n’aime pas ça, ça me dégoûte ! » Quand le matin il sort pour aller à l’école ou jouer avec les autres enfants, elle lui prépare ses habits, lavés et raccommodés pendant la nuit, mais tous les soirs il rentre à la cabane avec les habits sales et déchirés, comme s’il le faisait exprès. Quand elle essaye de lui faire un bisou sur la joue, il se la frotte avec le dos de la main d’un air énervé, comme si c’était la pire offense qu’on puisse recevoir. En somme, alors que la femme s’efforce de conquérir l’affection de l’enfant et de le consoler de sa douleur, elle souffre de voir, jour après jour, qu’aucune tentative ne réussit, mais bien plutôt qu’elle sombre misérablement dans l’échec. Finalement, désespérée et pleurant, la femme décide d’aller consulter le sorcier du village.

« Prépares-moi un sortilège pour conquérir l’amour de mon nouvel enfant ! Je te le payerais, quel qu’en soit le prix  » l’implore-t-elle. « Très bien » lui répond le sorcier après avoir réfléchi un peu, « je te le préparerai. Mais pour le réaliser, j’ai besoin de deux moustaches du lion le plus féroce de la forêt ! Tu dois me les rapporter toi ! »

« Et comment puis-je faire pour me procurer les moustaches du lion ? » réplique la femme, épouvantée et découragée  » Tu sais très bien toi même que personne ne peut s’approcher de son territoire ! »

« Je suis désolé » répond le sorcier. « Mais si tu veux que je te prépare le sortilège, tu dois justement m’apporter ces moustaches, sinon il n’aura strictement aucun effet ! ».

« Oh, pauvre de moi » se dit la femme, encore plus découragée, et elle s’en retourne dans sa cabane, pleurant encore plus qu’avant. Mais pendant la nuit, elle continue d’y penser et son désir est tellement grand de conquérir l’affection de l’enfant que finalement, elle prend la grande décision d’essayer de s’emparer des moustaches du lion.

Le jour suivant, elle se procure un grand plat de viande, de la viande préférée des animaux sauvages et l’emporte dans la forêt, à l’extrême limite du territoire du lion, puis le pose parterre et s’en va. Le jour suivant, elle prend un autre grand plat de viande et l’emporte à nouveau dans la forêt, mais cette fois, elle le laisse quelques pas plus avant, à l’intérieur du territoire du lion. Le troisième jour, elle le pose encore quelques pas plus loin, et elle fait la même chose le quatrième jour, et le cinquième et le sixième … et … et … le vingtième, le cinquantième, le centième jour et ainsi de suite. Et ainsi, de loin en loin, les jours passent, puis les mois, et la femme, avec son plat de viande, avance toujours plus loin dans le territoire du lion, jusqu’à ce qu’elle commence à apercevoir, avec une grande terreur, la tanière puis le lion lui-même qui désormais s’est habitué à elle et à son plat de viande et la regarde de loin. Et ainsi, petit à petit, voilà qu’arrive finalement le jour où la femme, très épouvantée mais déterminée, dépose directement le plat de viande devant le lion qui commence tranquillement à manger. Et alors, dans un mouvement furtif, elle lui coupe deux moustaches. Elle a le cœur qui bat vite dans la poitrine, mais le lion, tout au plaisir du repas, ne s’en aperçoit même pas, avec toutes les moustaches qu’il a. Alors la femme les serre fort dans sa main, heureuse, retraverse la forêt en courant et va directement chez le sorcier : « Les voilà, les deux moustaches du lion ! Maintenant prépares-moi enfin le sortilège pour conquérir mon nouvel enfant ! »

Le sorcier la regarde pendant un long moment en silence et puis il lui dit : »Je suis désolé, mais ce que tu me demandes, je ne peux pas te le faire. Les deux moustaches du lion ne suffisent pas à conquérir l’amour d’un enfant ! »

« Mais tu me l’avais promis ! » sanglote la femme désespérée.  « Et j’ai risqué ma vie pour aller les chercher ! Que peut faire d’autre une pauvre femme pour conquérir l’amour de son enfant ? »

« Ça, moi, je ne le sais pas, mais toi, tu le sais déjà. Tu sais pourquoi je ne peux pas te préparer le sortilège ? » lui répond alors le sorcier  » Parce que ce n’est plus dans mes mains , désormais c’est entre tes mains à toi. Et le sortilège est simplement celui-là : tu dois faire avec ton enfant exactement ce que tu as fait avec le lion ! »

Cette fable est d’une grande force je trouve. Comme toute fable, plusieurs morales peuvent émerger et chacune / chacun trouvera les échos dont il a besoin, et c’est bien là la richesse et la beauté de ces textes. Pour moi, elle évoque les milles facettes de la maternité lors de la rencontre avec son enfant.

Voilà ce qui a raisonné pour moi et que je voulais vous partager.

Naître mère : un long chemin d’apprentissage

Cette fable nous dit bien à quel point le temps de la rencontre entre une mère et son enfant peut être long. Comme dans toute relation d’amour, on peut avoir un coup de foudre au premier regard ou bien mettre du temps à entrer dans la relation et découvrir puis s’émouvoir et enfin aimer l’essence de l’autre. Chacun fait comme il peut et c’est bien normal ! Chacun son rythme, et une femme a le droit d’avoir besoin de quelques mois pour se sentir véritablement mère.

Lors du mariage avec le veuf et la rencontre de l’enfant, la femme déclare : « je ferais tout pour le rendre heureux ». C’est une métaphore du début de la maternité, de la conception. C’est le désir de la femme qui fait naître l’enfant. Mais parfois le désir est contrarié : à la naissance, on ne comprend pas ce qu’il se passe, l’enfant n’est pas tel qu’on l’avait imaginé ou nous ne comprenons pas ce dont il a besoin. Et c’est bien vrai, la naissance est un grand bouleversement : on fait la rencontre d’un petit être de chair, et l’on doit « négocier » avec l’image de l’enfant rêvé, imaginé, projeté. Et parfois, comme le trajet vers la tanière du Lion est angoissant, le trajet vers notre bébé réel nous demande patience et persévérance.

La fable évoque aussi un autre aspect des difficultés maternelles. Elle nous dit que c’est en combattant l’image de la mère parfaite pour nous pourrons rentrer en lien avec notre enfant. Dans la fable, l’enfant repousse la femme au nom d’un attachement à une mère universelle qui n’est plus. Cette mère qui n’est plus, il est facile de la parer de tous les atours, de toutes les qualités. C’est le symbole de la mère parfaite. Et finalement, ce n’est pas en cherchant à faire « aussi bien voire mieux » que  cette image idéalisée de La Mère, que la femme va réussir à conquérir l’affection de l’enfant. C’est bien plutôt en l’observant, en s’approchant pas à pas, dans l’humilité de son humanité que la mère « apprivoise » son enfant. Alors, soyons indulgentes avec nous-même ! Cherchons plutôt à être authentiques, à vivre dans l’ici et le maintenant et à observer notre bébé. Et si le body n’est pas tout à fait propre, ou la maison pas tout à fait rangée, ou si l’on ne suit pas à la lettre les principes d’éducation que nous nous étions fixées, finalement, ce n’est pas l’important.

Accompagner les mères, c’est les aider à voir leur potentiel

Et puis, il faut bien reconnaître que la fable ne nous épargne pas, nous, les mères. Dans la souffrance de la relation mère-enfant, la fable nous dit que c’est la mère, motivée par son désir pour lui, qui va réussir le grand exploit de l’apprivoiser. Et c’est un peu pareil dans la vraie vie. Le petit enfant, le nourrisson n’a pas toujours les moyens de comprendre ce qui l’inquiète, ses peurs, ses angoisses. C’est la mère qui, prenant soin de lui, le rassure. C’est à la mère de faire les pas vers lui, l’enfant dépassé par ses émotions n’en est pas capable, même si il le souhaite. C’est sur elle que repose le besoin de faire le chemin qui les sépare.

Mais comment faire quand tout est flou, quand on ne sait plus à quel saint se vouer, quand on est dépassée par la situation ? La fable nous dit : demandez de l’aide ! Ne restez pas avec votre désarroi, allez chercher dans votre entourage quelqu’un auprès de qui vous trouverez une écoute et pourrez dire « C’est trop dur ! Aide-moi ! ».

Cette figure d’écoute est représentée par le sorcier. Et j’aime beaucoup l’attitude de celui-ci, j’y retrouve l’éthique de mon métier d’accompagnante. Le sorcier ne lui donne pas une solution, ne lui dit pas comment agir. En lui proposant le défi du lion, il lui montre qu’elle a les capacités en elle de dépasser les épreuves les plus terribles.

En tant qu’accompagnante, mon rôle auprès des mères est celui du sage de l’histoire : vous aider à découvrir que vous avez toutes les compétences en vous, vous entourer, être là pour vous rassurer, mais sans vous donner la solution. Comme le sage le dit, lui ne peut rien. C’est vous la véritable héroïne ! C’est par ma présence, mon écoute, le cadre que je pose, que je suis en capacité de vous tendre le miroir pour vous aider à percevoir que vous seule avez toutes les clés, et que vous êtes capable d’y arriver. J’aime beaucoup cette position d’humilité et de confiance.

Et comme toutes les fables, elle finit bien ! Elle nous dit : malgré toutes les difficultés, nous avons les ressources en nous pour les dépasser. C’est le désir pour son enfant qui permet à la femme de vaincre toutes ses angoisses et de terrasser la peur du lion !

(crédit photo : Frida Bredesen – unsplash)

3 réflexions sur “Devenir mère, parfois, c’est réussir à couper les moustaches d’un lion

  1. Laurence dit :

    Très belle histoire et très belle analyse !
    Oui pour être mère et rentrer en lien avec son enfant, il faut savoir renoncer à être une « mère parfaite ». J’ai eu beaucoup de mal au début (les 3 premiers mois, et même après), je me mettais la pression….
    Ce qui m’a le plus aidé, c’est quand on m’a dit « il n’y a pas de recette, il n’y a pas une bonne manière ». Il faut juste laisser couler la vie… …

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    • clemsept dit :

      Merci Laurence pour ton joli témoignage 🙂
      C’est vrai qu’il n’est pas toujours facile de suivre son propre chemin quand tout est nouveau … Mais il faut apprendre à se faire confiance avec le temps . J’ai une amie qui m’a dit « A l’école, il faut suivre les bonnes recettes pour réussir. Quand on est parents, il n’ya plus de recettes … c’est à toi de faire ta tambouille »

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