De l’art de la transmission

L’autre jour, en voulant me faire belle, j’ai farfouillé dans ma trousse à maquillage à la recherche de mon rouge-à-lèvres rouge vermillon. Le vrai rouge, celui dans lequel je me sens femme fatale à tout les coup.

C’est un rouge-à-lèvres du Club des Créateurs de beauté, marque qui n’existe plus. J’ai encore deux ou trois rouges de cette marque que je conserve précieusement, et tout ça pour une simple et bonne raison : ils me rappellent ma mère. Quand je dévisse mon tube, toute une série de sensations émergent, du velouté du rouge à cette odeur si particulière. On dit souvent que les sensations sont les meilleures amies des souvenirs, comme la madeleine de Proust. Et moi, cette odeur de rouge-à-lèvres me projette dans un passé pas si lointain, quand, du haut de mes trois pommes, j’observais ma mère appliquer consciencieusement son rouge-à-lèvres, dans ce mouvement qui n’appartenait qu’à elle. Et aussi, dans un passé encore moins lointain, quand nous commentions complices le dernier catalogue arrivé à la maison et que nous commandions ensemble…

Cette réminiscence m’a donné à penser : comment se transmet la féminité ? Vaste question que celle de définir « la féminité », je ne m’y aventurerais pas (il faudrait sans doute une thèse complète pour en venir à bout :-)), et je retiendrais comme postulat de base que chaque femme à la sienne, et que c’est très bien ainsi. Non, ce qui m’intéresse, c’est justement cet art de la transmission. Est ce que c’est en observant ma mère dans ses gestes que j’ai construit ma propre image de la féminité (en creux ou en plein d’ailleurs ) ? Qu’est ce que je reproduis consciemment d’un modèle que j’ai eu sous les yeux ? Y a t -il des gestes qui s’inscrivent dans une transmission inconsciente , un mimétisme dont je ne me doute pas ? Quelle transmission s’opère de mère en fille, de grande sœur à petite sœur, de cousine à cousine ?

Cette question de la transmission m’est revenue en boomerang l’autre jour, à l’écoute d’un podcast de La série Documentaire sur France Culture. Une émission entière était consacrée au thème de « la transmission dans tous ses états ». Et l’émission inaugurale de la série se proposait de revenir sur la définition de la transmission dans notre société actuelle, en proposant une mosaïque de points de vue de philosophes, d’auteurs, de psychanalystes… Je tricotais en écoutant, et en même temps que s’entremêlaient mes fils, j’accrochais dans mon esprit quelques points de réflexion :

Le savoir vient-il nécessairement d’en haut, de la génération précédente vers la suivante ? La notion de transmission interroge la question de l’autorité et de la tradition. Les savoirs se diffusent autrement aujourd’hui grâce notamment aux outils numériques, et on ne peut plus penser la transmission uniquement dans un sens vertical. Il y a beaucoup de situations dans lesquelles l’apprentissage se fait désormais de pairs à pairs.

Sommes-nous définis par notre héritage ? L’épigénétique nous apprend qu’au delà de notre patrimoine génétique, notre vie propre influe sur l’expression de nos gènes. Nous ne sommes pas constitués uniquement de ce qui nous a été donné et heureusement, une grande part de liberté s’y est glissée. De la même façon, l’écrivain raconte que la culture paysanne reçue  de ses parents ne l’a en rien préparé à la vie d’intellectuel qu’il a vécu par la suite.

Peut-on choisir ce que l’on transmets ? La psychanalyse nous a appris qu’une partie des traumas vécus dans notre famille nous sont parvenus, alors même que cette transmission est involontaire de la part de nos parents. Il arrive que l’on porte des combats qui finalement ne nous appartiennent pas, ce que nous mettons à jour en faisant un travail sur nous-mêmes. C’est donc subtil la transmission, elle passe par des chemins détournés, des attitudes, des silences aussi.

Est ce que l’on peut refuser un héritage ? D’un côté, c’est l’accumulation des connaissances du passé qui nous rend capable d’innover, en ne réinventant pas toujours ce qui existe déjà. L’histoire nous renseigne. De l’autre, c’est le libre arbitre de l’individu qui est en jeu.

Dans mon métier de doula, on interroge sans cesse cette question de la transmission de femmes à femmes. Comment permettre à chacune d’entre nous d’être la mère qu’elle souhaite être, dans la société et la famille à laquelle elle appartient ? Pour ma part, je pense que le sens de mon métier est bien là : accueillir les histoires particulières, les envies propres, tout en permettant la circulation des savoirs féminins, pour que chacune fasse son libre choix. L’accouchement est le moment de la naissance d’un enfant, mais aussi d’une mère et d’un père. Et permettre la création d’un espace de paroles autour de ce temps si particulier de l’attente, où les futurs parents peuvent se retrouver pour élaborer ensemble leur mission, quoi de plus beau ? Et j’aime aussi beaucoup l’idée d’être une « récolteuse d’histoires », pour pouvoir à mon tour semer auprès des unes les parcours inspirants et uniques des autres…

Et pour une finir sur une confidence : écouter France Culture, c’est aussi un héritage que ma mère m’a transmis … La boucle est bouclée !

(crédits photographiques : unsplash)

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